L'inquiétante montée de l'intolérance en Inde


Menaces sur les esprits critiques et les journalistes, surveillance de la culture, violences à l'égard de minorités religieuses... La démocratie indienne est aujourd'hui mise au défi  par les nationalistes hindous radicaux. Et avec elle, l'idée d'une Inde diverse et tolérante. 

Entre 2014, année de l'arrivée au pouvoir du parti nationaliste hindou BJP (Bharatiya Janata Party), et 2016, les violences inter-communautaires ont été en hausse constante,  relève le rapport de deux ONG, le Centre pour l'étude de la société et du sécularisme (CSSS) en Inde et le Groupe international pour les droits des minorités (MRG).
La majorité des victimes sont des musulmans, qui subissent crimes de haine ou conversions forcées, mais les sikhs sont aussi visés, ainsi que les chrétiens (avec une vingtaine d'actes hostiles recensés chaque mois, par une ONG). 
De son côté, la Commission pour la liberté de religion dans le monde (USCIRF), mandatée par le Congrès américain, a souligné le déclin de la tolérance  dès 2015 et la montée des violences à l'égard des minorités religieuses.  
Les premiers mois de 2017 ont confirmé cette tendance, l'État le plus concerné étant l'Uttar Pradesh, dirigé depuis mars par Yogi Adityanath, un prêtre fondamentaliste hindou incriminé dans plusieurs enquêtes pour "incitation à la haine" envers les musulmans.
La répartition des religions en Inde

Organisés depuis des décennies, mais dopés par l'arrivée au pouvoir du BJP, les groupes extrémistes hindous pratiquent aujourd'hui une promotion agressive de l'hindutva ("hindouité"), nationalisme religieux qui revendique la "purification de la société".
L'Inde ne peut, selon eux, se régénérer qu'en devenant une nation 100% hindoue. D'où une hostilité croissante envers les religions minoritaires (islam et catholicisme notamment), perçues comme des invasions étrangères.  


Attaques d'églises, de mosquées et de commerces, intimidations, harcèlements ou tentatives de conversions de masse sont les méthodes les plus courantes de ces groupes, notamment le Shiv Sena (l'armée de Shiva) ou le RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh, Corps des volontaires nationaux), secte hindoue paramilitaire fondée en 1925 et dont le bras politique est le BJP.
Début 2018, le chef du RRS, Mohan Bhagwat, a résumé  cette hostilité au pluralisme religieux de l'Inde par une formule lapidaire : "Tous les Indiens sont hindous".

Les lynchages se multiplient

La mouvance nationaliste se focalise aujourd'hui sur la protection des vaches, divinités hindoues et symboles du nationalisme indien, qu'elle estime profanés par les musulmans, qui font le commerce de leur viande.

La majorité des États indiens a désormais interdit l'abattage de ces bovins, tandis que des groupes comme le Bhartiya Gau Raksha Dal ferment abattoirs et boucheries dans tout le pays et ouvrent des gaushalas (abris pour vaches sauvées des abattoirs), avec le soutien du gouvernement.

Mais ces gau rakshaks (protecteurs des vaches) commettent surtout de violentes attaques contre ceux qui vivent de la filière bovine. Au moins 63 lynchages - qui ont fait 28 morts - ont eu lieu entre 2010 et juin 2017, en grande majorité (97%) après l'arrivée au pouvoir du BJP, a recensé le site IndiaSpend.

Leurs victimes sont en majorité (51%) des musulmans, qui abattent et vendent les bovins, mais les Dalits (8%) qui en utilisent le cuir, sont aussi ciblés. Leurs auteurs, eux, ne sont presque jamais inquiétés.

Cs lynchages envers les minorités, qui ne sont plus exceptionnels, ont en majorité lieu  dans les États gouvernés par le BJP, selon IndiaSpend, qui en tient le compte  Ils sont aussi dopés par les rumeurs colportées sur les réseaux sociaux.


 L'esprit et le lettre de la Constitution 


Ces violences intercommunautaires ne sont bien sûr pas les premières dans l'histoire multiséculaire de l'Inde. Mais une politique publique visant à imposer l'hégémonie d'une religion est inédite depuis l'Indépendance, comme l'est l'ostracisme de groupes proches du pouvoir à l'égard de certaines minorités.

Et tous deux sont surtout contraires à la Constitution, dont le préambule fait de l'Inde une "république démocratique et séculière", qui garantit "la liberté de pensée, d'expression et de croyance".
Mais pour dénigrer le sécularisme, cette laïcité à l'indienne qui impose la neutralité de l’État à l'égard de toutes les croyances, les nationalistes ont forgé le terme "sickular" (jeu de mots avec sick, "malade"). Car à leurs yeux, être séculier revient à être anti-hindou et donc anti-national.

Cette violation de l'esprit et de la lettre de la Constitution a récemment été dénoncée par 65 anciens hauts fonctionnaires, dans une lettre ouverte publiée par le Times of India. Mais il s'agit aussi d'une attaque frontale contre l'héritage de Nehru, qui concevait l'Inde comme une nation plurielle, inclusive, tolérante, où les religions cohabiteraient pacifiquement. Les nationalistes hindous s'attaquent d'ailleurs directement à Nehru, en voulant le gommer de l'Histoire.

Une culture sous pression

L'héritage nehruvien n'est pas le seul à être contesté. L'Uttar Pradesh a ainsi fait disparaître le Taj Mahal de sa brochure touristique, parce que le monument a été construit par des Moghols musulmans. Un effacement qui serait anecdotique s'il ne relevait pas d'un projet politique plus large, qui vise à réécrire l'histoire et minimiser le passé musulman du pays, explique The Wire. Car les Moghols sont aussi effacés des manuels scolaires, dans le cadre d'une safranisation des programmes menée dans plusieurs États.  

La culture contemporaine est elle aussi concernée. En 2014, l'éditeur Penguin a dû retirer du marché le livre de l'Américaine Wendy Doniger, "The Hindus: An Alternative History", vilipendé par les nationalistes. L'année suivante, l'écrivain Perumal Murugan a dû faire de même, sous la menace, pour son roman "One part woman". Et tout écrivain critique du nationalisme hindou - comme la romancière Arundhati Roy - se voit qualifier d'"anti-national".

L'affaire du film Padmavaat illustre ces pressions. En janvier 2017, le cinéaste Sanjay Leela Bhansali a été roué de coups sur le tournage de ce long-métrage, et lui et son actrice principale Deepika Padukone sont aujourd'hui menacés de mort. Pourquoi ? Parce que le Shri Rajput Karni Sena, un groupe nationaliste rajput, reproche au film de raconter la légende d'une reine hindoue qui aurait été courtisée avec un sultan musulman. Le film est sorti en janvier 2018 sous haute tension et a donné lieu à des émeutes, même si son scénario a été remodelé pour le rendre plus favorable aux Rajputs et critique envers les musulmans.
   

Faire taire les voix critiques


Les menaces des fondamentalistes hindous ne sont pas à prendre à la légère. Plusieurs personnalités critiques de l'hindutva ont en effet été assassinées ces dernières années : le médecin Narendra Dabholkar, en 2013, puis l'universitaire M.M. Kalburgi et l'homme politique Govind Pansare en 2015.

Ces meurtres ont été commis avec une arme similaire à celle qui a tué, en septembre 2017 à Bangalore, la journaliste Gauri Lankesh, elle aussi critique du nationalisme hindou.
Un assassinat qui constitue un avertissement glaçant à toutes les voix dissidentes, estime The Wire. Notamment aux rationalistes ou aux défenseurs de l'athéisme.  
Mais aussi aux militants de gauche, critiques de l'idéologie hindouiste : fin août 2018, cinq d'entre eux, comme le poète Varavara Rao, sympathisant de la cause maoïste et des sans-terres, ou Sudha Bharadwaj une universitaire qui défend les populations tribales, ont été arrêtés fin août 2018. Cette arrestation a suscité de vives protestations. Tous sont accusés de liens avec le Parti communiste marxiste d’Inde (CPI-M, interdit).    

Quant aux journalistes indiens, ils ont de plus en plus de difficultés à faire leur travail. Ils sont  nombreux à recevoir des menaces de violences ou de mort, rappelle Reporters sans frontières.
Et ils sont, à l'instar de nombreux militants associatifs et blogueurs, les cibles d’insultes - souvent sexistes quand il s'agit de femmes - lancées par une armée de trolls nationalistes présents sur les réseaux sociaux et employant les mêmes éléments de langage.
Un groupe nationaliste proche du gouvernement, a aussi mis en œuvre une équipe de surveillance des médias.

Enfin, les menaces de poursuites en diffamation, ainsi qu'une autocensure croissante, contribuent à restreindre la liberté de la presse, estime le Huffington Post indien. Tandis que Human Rights Watch dénonce une censure croissante d'Internet.

En août 2018, cinq journalistes, avocats et défenseurs des droits de l’homme ont été pour leurs liens supposés avec des rebelles maoïstes (naxalites). Mais au-delà de ces arrestations, ONG et intellectuels "s’inquiètent de la dérive autoritaire du gouvernement" et "de l’étouffement des voix critiques dans le pays, à quelques mois des élections prévues en mai 2019", rapporte le journal Le Monde.

D'autant que depuis 2014, les organisations de la société civile sont visées par des mesures restrictives : le gouvernement a privé plus de 10.000 associations et institutions de leurs financements étrangers pour ne pas avoir pas respecté la réglementation dans ce domaine. 
Parmi elles, les ONG Greenpeace India et Citizens for Justice and Peace - souvent critiques envers les gouvernements - ainsi que trois universités de la capitale (Jawaharlal Nehru University, University Of Delhi, Indira Gandhi National Open University), la Gandhi Peace Foundation et plusieurs grandes écoles et instituts de recherche. Une mesure légale, mais qui va entraver leur fonctionnement et qui, pour Human Rights Watch, sert aussi à museler d'éventuelles "voix critiques". 
Et dans les universités, les esprits libres ou critiques du nationalisme hindou subissent eux aussi de fortes pressions des étudiants.

Combattre les influences étrangères 

Le nationalisme hindou tente par ailleurs de combattre les influences socio-culturelles occidentales.
Le ministre de la Culture Mahesh Sharma a été clair à ce sujet : "Nous purifierons tous les domaines du discours public qui ont été occidentalisés, où la culture et la civilisation indiennes doivent être rétablies, qu'il s’agisse de l'histoire que nous lisons, de notre héritage culturel ou de nos institutions, qui ont été pollués au fil des ans".

Le gouvernement a ainsi transformé le jour de Noël en "journée de la bonne gouvernance", pour en minimiser le caractère religieux, tandis que le Shiv Sena s'est attaqué à la Saint-Valentin, en saccageant des magasins et des restaurants où des jeunes prenaient un verre ce jour-là.

Les nationalistes élèvent aussi la voix contre les Indiennes qui portent des jeans - jugés indécents - tandis que le gouvernement presse l'industrie de la mode de promouvoir les vêtements traditionnels et non la mode occidentale.

De son côté, le chief minister de l'Uttar Pradesh, Yogi Adityanath, qui défend une vision rétrograde des femmes, a mis sur pied des brigades policières "anti-Romeo". Censées surveiller les harceleurs des femmes, elles ciblent en réalité les jeunes qui se rencontrent dans les lieux publics. Plusieurs ont ainsi été agressés ou arrêtés par ces brigades qui, estime la journaliste Namita Bhandare, visent surtout à surveiller les femmes.

Mais cette politique moralisante, qui dicte ce qu'il est interdit de faire ou de porter, passe mal auprès des jeunes, qui la dénoncent sur les réseaux sociaux ou le site Youth Ki Awaaz ("la voix de la jeunesse").
De nombreux jeunes urbains font également part de leur indignation contre les violences des gau rakshaks. Beaucoup ironisent d'ailleurs en affirmant qu'en Inde, les vaches sont désormais mieux protégées que les femmes. Ce que le photographe Sujatro Ghosh a illustré par des clichés parodiques de femmes portant des masques de vaches. Des clichés qui ont fait le tour du web.    

 Dans son ensemble, la société civile réagit pour le moment assez peu aux tensions attisées par les nationalistes.
Mais les violences des gau rakshaks ont quand même suscité plusieurs manifestations dans le pays, notamment de jeunes, avec le slogan "Not in my name". Et des marches de protestation ont eu lieu dans plusieurs villes après le meurtre de Gauri Lankesh.

"Une atmosphère empoisonnée"

Harcèlement des minorités religieuses, surveillance des jeunes, de l'éducation, de la presse et de la culture, intimidations, meurtres : le journal Mint décrit aujourd'hui une atmosphère empoisonnée dans le pays, tandis que l'organisation indépendante The Hoot observe une "impression générale de restriction de la liberté"
Parmi la presse internationale, Le Monde évoque un début d’asphyxie intellectuelle et l'hebdomadaire britannique The Economist une mise sous surveillance de la démocratie. Enfin, le New York Times dénonce "une Inde qui devient intolérante, et un article de Slate estime que "la plus grande démocratie du monde est en train de mal tourner". 





© B. Manier (reproduction interdite sans autorisation)
(ce blog est personnel : ses textes et ses opinions n'engagent aucunement l'AFP, où l’auteure travaille)


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