Ranjana Kumari : "En Inde, les réseaux sociaux sont une chance pour les femmes"



En Inde, Ranjana Kumari est une voix féministe qui fait autorité. Elle est directrice du Center for Social Research (CSR) de New Delhi, un centre de référence pour la promotion des droits socio-économiques et politiques des femmes.

Elle préside aussi Women PowerConnect, un réseau de plus de 1.900 militantes et groupes actifs dans toute l'Inde.
Son action a été récompensée en 2015 par le prestigieux Lotus Leadership Award, décerné par la Asia Foundation, aux États-Unis.

Elle aborde ici la révolution qu'ont constitué les réseaux sociaux en Inde : ils ont ouvert une vaste agora aux idées féministes, qui peinaient à se faire entendre dans cette société patriarcale, où les femmes font face à de nombreux défis : infériorité sociale, violences (domestiques, sexuelles et liées à la dot), discriminations prénatale ou au travail.

"Les réseaux sociaux constituent un puissant espace démocratique et nous encourageons les femmes et les filles à les investir. Ils accélèrent le changement en faveur de leurs droits et, surtout, ils leur donnent une voix bien plus forte", souligne Ranjana Kumari.

Plus de 326 millions d'Indien-ne-s (un quart de la population) utilisent les réseaux sociaux. Plusieurs études montrent que ce sont majoritairement des hommes, notamment sur Facebook.
En 2016, les plus nombreux étaient les étudiants (33%), tandis que les femmes actives représentaient 7% des utilisateurs et les femmes sans activité 11%, selon une étude de l'Internet and Mobile Association of India.
Et d'une manière générale, seuls 29% des internautes indiens sont des femmes
 
Mais peu importe qu'elles soient minoritaires : en quelques années, les femmes ont fait des réseaux sociaux un outil d'empowerment. D'abord parce qu'elles apprennent à y devenir visibles et à s'exprimer.
C'est surtout le cas des femmes urbaines, mais aussi "des femmes rurales, des jeunes filles issues de populations tribales ou de basses castes, qui y parlent de leur vie quotidienne. Elles en font un véritable espace d'expression personnelle, où elles partagent des photos, des poèmes ou des vidéos. Elles acquièrent le courage de prendre la parole, gagnent en confiance, se découvrent elles-mêmes et font tomber des barrières" de préjugés sociaux ou de caste, rappelle Ranjana Kumari, qui a lancé la plateforme Gender Matters pour encourager cette prise de parole

La voix des jeunes

De plus, "les filles commencent très jeunes à échanger sur les réseaux et s'ouvrent ainsi à une nouvelle vague de pensées, d'idées. Certaines y font aussi leur éveil politique", note-t-elle.

L'un des réseaux préférés des jeunes Indien-ne-s est Youth Ki Awaaz ("La voix des jeunes", plus de 2 millions de visiteurs par mois), créé en 2008 par un étudiant de 17 ans, Anshul Tewari.
Dans cet espace de dialogue, ils abordent librement les questions de société (castes, inégalités sociales, enfants des rues, écologie, élections, corruption, fake news, mariage, dot, sexualité...), et leurs préoccupations personnelles: leurs études, leur avenir, leurs choix et l'affirmation de leur personnalité.

Et en y partageant publiquement leurs opinions, "ces jeunes femmes découvrent le pouvoir de la parole, et elles ne se tairont plus ensuite", se félicite Ranjana Kumari.

 Féminisme "middle-class" ...

Mais le principal apport des réseaux sociaux est d'avoir élargi l'espace d'expression féministe à une échelle jamais vue en Inde.
Facebook, Instagram, Youtube et Twitter, comptent désormais des milliers de voix militantes. Celle de Ranjana Kumari elle-même, mais aussi de journalistes, d'écrivaines, de comédiennes, de militantes d'associations, d'entrepreneuses, d'étudiantes ou de mères de familles, qui sont suivies par des dizaines de milliers de followers.

Comme par exemple Elsa Marie D’Silva (@elsamariedsilva), fondatrice de Safe City, une application internationale de signalement du harcèlement sexuel dans l'espace public.Ou Namita Bhandare (@namitabhandare), Sairee Chahal (@Sairee), fondatrice du site Sheroes, Supriya Joshi (@supaarwoman), Shruti Kapoor (@kapoors_s), Trisha Shetty (@TrishaBShetty) fondatrice de l'ONG She Says, Sarojini Sahoo (@sarojinisahoo) ou encore Sameera Khan (@samjourno123), un des soutiens de la campagne Why Loiter (voir plus bas).

Sur Twitter, @genderlogindia, ou #MeTooIndia sont aussi des groupes très suivis. Comme, sur le web, la plateforme Women's Web (6 millions de lecteurs-rices depuis 2010), des blogs collectifs comme Ultra Violet ou des magazines comme The Ladies Finger.

... et féminisme dalit/adivasi/bahujan 

Parallèlement, à ce middle-class feminism, issu de milieux urbains et de castes intermédiaires ou élevées, "des milliers de jeunes femmes de milieux défavorisés se sont elles aussi emparées" des réseaux, relève Ranjana Kumari.

Un féminisme adivasi (populations tribales), dalit ("intouchables") et plus largement bahujan (terme qui désigne "la majorité des gens", soit toutes les populations dominées par les hautes castes, y compris les paysans et serviteurs) a ainsi vu le jour sur le web.

Il se positionne en réaction au "mainstream feminism" (féminisme dominant), auquel il reproche de ne pas représenter ces catégories défavorisées, qui cumulent plusieurs formes de domination (sociale, ethnique, de sexe et de caste).

Les Dalits rappellent ainsi que les nombreux viols de femmes de basses castes ne mobilisent pas autant l'opinion que ceux des urbaines de classe moyenne.

Manisha Mashaal est une des porte-parole de ce féminisme dalit/bahujan/adivasi, un mouvement qui s'exprime aussi sur Twitter (avec notamment @DalitHistoryNow, @SanjanaPegu ou @DalitDiva). Il a également ses sites web, comme Dalit Women FightProject Mukti, ou Dalit Web, et ses contributrices sur la plateforme intersectionnelle Feminism in India, créée par Japleen Pasricha.
  
À ces voix s'ajoutent celles des féministes LGBT, comme Minakshi Sanyal, du forum associatif Sapho for equality, de l'écrivaine Shreya Ila Anasuya, ou de Shobhna S.Kumar, fondatrice de Queer Ink.

Un féminisme musulman, composé de diverses tendances, se fait aussi entendre. "Il a été très actif contre la répudiation express ("triple talaq") des femmes", rappelle Ranjana Kumari. Noorjehan Safia Niaz, cofondatrice de Bhartiya Muslim Mahila Andolan, a notamment plaidé contre cette pratique, qui a été interdite par la Cour Suprême.

Enfin, de nombreux blogs déclinent un féminisme du quotidien, comme celui de Sangitha Krishnamurthi, qui parle de l'adoption ou de la prostitution, ou Rachna Pachmar, qui raconte comment elle éduque ses jeunes garçons dans un esprit d'égalité avec les filles.

En seulement quelques années, , un féminisme digital très actif a ainsi émergé sur la blogosphère et les médias sociaux, avec "de nombreuses variantes" générationnelles, de castes, d'ethnies, de classes sociales et de sexualités, se félicite Ranjana Kumari. Des mouvements qui dialoguent, qui s'affrontent aussi, mais qui expriment la vigueur de ce courant de pensée progressiste dans le pays.
Cette diversité montre d'ailleurs que, loin d'être une importation occidentale, les féminismes indiens sont intrinsèques à l'histoire et à l'hétérogénéité sociale du pays, rappelle l'historienne et éditrice féministe Urvashi Butalia, sur le blog Indian Women.

Un puissant outil de mobilisation
  
Plusieurs études reconnaissent aujourd'hui l'impact des réseaux sociaux sur l'évolution des idées dans la société indienne. Ainsi que leur puissante capacité à mobiliser la société civile.

Le 16 décembre 2012, le viol collectif à New Delhi d'une étudiante de 23 ans, Jyoti Singh, et son décès quelques jours plus tard, ont provoqué la colère de tout un pays.
Et c'est parce que le mot d'ordre s'est répandu en un éclair sur Facebook que d'immenses manifestations ont eu lieu dans 52 villes indiennes, durant l'hiver 2012-2013.
"Cet événement a marqué une étape décisive. La société indienne a réagi dans son ensemble contre le viol et les autres formes de violences envers les femmes", rappelle Ranjana Kumari.

Et lors de cette mobilisation, "les réseaux sociaux ont montré qu'ils sensibilisent aussi les hommes aux violences de genre", ajoute-t-elle. Car de nombreux hommes sont descendus dans les rues aux côtés des femmes, et les images de ces manifestations mixtes ont accéléré la prise de conscience.

"Ensuite, il y a eu l'affaire Tehelka, en 2013. Sexisme et violences sexuelles ont fait son apparition à la une des journaux. Et l'idée s'est imposée qu'il s'agit de crimes inacceptables", poursuit Ranjana Kumari. En 2018, le mouvement #MeToo, qui a touché Bollywood, une partie des médias, et le monde politique indien, a été largement amplifié par le web, libérant la parole des Indiennes. "Des hommes de pouvoir ont dû démissionner et ont été poursuivis. C'est grâce aux réseaux sociaux, qui ont diffusé des milliers de retweets", rappelle-t-elle.

Des opérations virales comme Take Back The Night à Calcutta, et Why Loiter dans plusieurs villes d'Inde et du Pakistan, n'auraient pas non plus pu être organisées sans eux : des milliers de femmes sont sorties le soir boire un verre, pour combattre les conservatismes et revendiquer le droit à des rues sûres.

En janvier 2019, les réseaux ont aussi favorisé l'organisation du "mur des femmes", une chaîne humaine exigeant l'accès des femmes au temple hindou de Sabarimala (Kerala).
Un temple dont les conservateurs leur interdisent toujours l'entrée (car leurs règles les rendent "impures"), en dépit d'un jugement de la Cour Suprême et "d'un principe d'égalité qui n'est pas négociable", rappelle Ranjana Kumari.  

Ce tabou pesant sur les règles a d'ailleurs été la cible d'une campagne devenue virale : #PadManChallenge (1). En 2018, des célébrités de Bollywood, comme Akshay Khanna, Twinkle Khanna, Deepika Padukone ou Amir Khan, ont posé sur Instagram en tenant à la main des serviettes hygiéniques, pour changer la perception des règles dans la société.

Les réseaux sociaux s'attaquent de front à d'autres tabous. La campagne #StopAcidAttacks a contribué à faire condamner les auteurs d'attaques à l'acide et aidé les victimes à se reconstruire.
Le hashtag  #SelfiewithDaughter a incité les pères à se prendre en photo avec leurs filles, pour lutter contre les préjugés qui font des filles un fardeau (en raison de la dot à payer pour leur mariage) - préjugés qui expliquent l'élimination des filles avant la naissance.
Et depuis 2009, la campagne Dark is Beautiful, valorise la beauté des peaux sombres, dans un pays qui préfère les peaux claires.    

  Ciblées par une armée de trolls 

Reste que la cyberdiffusion de ces idées progressistes ne plaît pas à tout le monde. Journalistes, blogueuses et twitteuses féministes et dalits sont les cibles d'une armée de trolls conservateurs, en partie liés à des groupes nationalistes hindous.
Ils ciblent les militantes et "les insultent, les menacent" (de les violer et de les tuer), ils "répandent des fausses nouvelles et manipulent les débats", dénonce Ranjana, qui fait elle-même l'objet d'attaques.
Ce sexisme agressif se développe rapidement sur les médias sociaux en Inde, notamment sur Twitter, protégé par l'anonymat des pseudos. "Mais on riposte : on les bloque, et quelques trolls ont été arrêtés", rappelle Ranjana. Même si la plupart bénéficient d'une réelle impunité...
  
Reste qu'en dépit de ce contexte difficile, de plus en plus d'Indiennes secouent les rigidités patriarcales du pays en prenant la parole sur les réseaux. Et elles ont gagné une audience qui dépasse largement les frontières de l'Inde.

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On peut voir ici la vidéo inspirante de Ranjana Kumari sur "La société du futur", où l'égalité hommes-femmes profiterait à tous (vidéo TEDx). 


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(1) - Un défi lancé sur les réseaux sociaux, après la sortie du film Pad Man, du cinéaste Indo-canadien Akshay Kumar. Ce long-métrage, sorti en Inde le 9 février 2019, raconte l’histoire vraie de l’Indien Arunachalam Muruganantham, un entrepreneur qui a créé une machine destinée à la conception de serviettes hygiéniques bon marché. La plupart des Indiennes vivant en milieu rural n’ont pas accès aux protections périodiques.

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Merci à Noopur Tiwari et Moruni Turlot pour leurs apports.
-  Cet article est sous copyright © Bénédicte Manier. Reproduction interdite sans autorisation.
- Photos CSR, Wikimedia, Youth ki Awaaz.

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