Pourquoi chaque hiver, New Delhi plonge dans "l'airpocalypse"


Alors qu'ils vivent déjà toute l'année dans la capitale la plus polluée au monde, les 20 millions d'habitants de New Delhi suffoquent chaque hiver sous un épais brouillard toxique, qui voile le soleil, pique les yeux et encombre la gorge.

Si Delhi affiche en général 6 fois le niveau limite de particules fines (PM2,5), défini par l'Organisation mondiale de la Santé (soit 25 microgrammes par m3 d'air par jour), durant l'année, ce pic hivernal de pollution pulvérise chaque fois les records : le 5 novembre 2018, par exemple, la densité de particules fines était 20 fois supérieure à cette limite et continuait de grimper.

Ce smog (1) provient d'une combinaison d'éléments qui reviennent tous les ans à la même époque : aux habituels gaz d'échappement, polluants industriels et émissions de générateurs au diesel, qui empestent la ville toute l'année, s'ajoutent à l'automne les fumées des brûlis agricoles, qui viennent des régions limitrophes (surtout Punjab et Haryana) après les récoltes. L'absence de vent durant cette saison fait stagner cet afflux de particules fines dans la ville. Et la brusque arrivée de l'humidité hivernale achève de les piéger dans un brouillard poisseux.

Comme si cela ne suffisait pas, Diwali, la Fête des Lumières célébrée en Inde en octobre ou novembre, y ajoute les fumées dégagées par les feux d'artifice (qui émettent des métaux lourds) et les petites lampes à huile votives.
Un cocktail empoisonné s'installe alors dans la capitale pour plusieurs semaines, créant cette atmosphère irrespirable que par ironie du désespoir, les Delhiites surnomment "airpocalypse" ou "chambre à gaz". 

D'importants effets sanitaires

Excédés de voir le même scénario se renouveler chaque année, des habitants de Delhi sont allés manifester le 6 novembre devant le ministère de l'Environnement. Avant d'aller acheter des masques en papier pour tenter de survivre au smog.
Chaque année, les médecins appellent les habitants à ne pas sortir et à éviter les activités physiques. Ceux qui ont les moyens achètent des purificateurs d'air, dont les filtres noircissent spectaculairement en quelques heures. Mais ceux qui vivent et travaillent au dehors - conducteurs de rickshaws, gardiens, ouvriers du BTP, chiffonniers ou sans-abri - sont condamnés à emplir leurs poumons de cet air toxique. La pollution suit étroitement les discriminations sociales.

Et ses effets sont dévastateurs. Une étude de 2015 a montré que la moitié des 4,4 millions d'écoliers de la ville a une capacité pulmonaire limitée, qui restera chronique.
Une autre étude estime que plus généralement, la pollution atmosphérique, terrestre et aquatique est responsable de 2,5 millions de décès en Inde, le plus lourd bilan humain de la planète.

Si Delhi est l'épicentre de la pollution, elle n'est en effet pas la seule: parmi les villes les plus polluées au monde, 14 sont indiennes.

Si les dirigeants ne peuvent rien à la formation du brouillard en hiver, les Delhiites ne supportent plus leur inaction sur les causes profondes de la pollution.

Bien sûr, des mesures d'urgence sont régulièrement prises : les hivers précédents, le gouvernement du territoire de Delhi a fermé les écoles et instauré la circulation alternée durant quelques jours. Il a aussi lancé un plan pour réduire les émissions des transports dans la capitale.
 
Mais en amont, le monde politique agit finalement peu pour prévenir ce pic hivernal, pourtant prévisible. Absence de volonté, rejet permanent de la responsabilité du désastre sur l'adversaire politique, querelles entre le gouvernement central et les gouvernements locaux : les mêmes échanges stériles se reproduisent chaque année, constate Channel NewsAsia.

Mais au-delà de ce pic annuel, la pollution de l'air est en Inde un défi urgent, qui nécessite une politique d'ampleur. Il faudrait d'abord accélérer la transition énergétique, pour fermer les centrales à charbon et réduire la consommation de biomasse. Réduire aussi les émissions des usines et régler la question des décharges à ciel ouvert.
Et surtout attaquer de front l'invasion automobile, qui rend les métropoles de plus en plus invivables. 

 Une ville congestionnée toute l'année

Delhi étouffe en effet sous les gaz d'échappement. En mai 2017, la métropole a franchi la barre des 10 millions de véhicules à moteur, à deux, trois ou quatre roues. Rien qu'en 2016, elle a vu arriver 900.000 véhicules supplémentaires, tous types confondus, soit une hausse de 64% en seulement un an.

Un véhicule reste souvent indispensable dans cette immense métropole, où les transports publics sont insuffisants (il faudrait 11.000 bus publics, contre un peu plus de 6.200 actuellement) et où l'arrivée du métro n'a que partiellement pris en charge les besoins. 

Pour limiter les émissions automobiles, le gouvernement indien a annoncé l'objectif ambitieux d'un parc 100% électrique dès 2030. Un but qui sera probablement compliqué à atteindre (voir cet article pour plus de détails). 
Et en attendant, Delhi n'a pas fini d'étouffer : la métropole voit toujours arriver 1.400 voitures nouvelles chaque jour.

Pas encore de Diwali "vert"

Le Diwali 2018 n'a pas non plus apporté de changement. 
Cette année; la Cour Suprême avait partiellement interdit la vente des feux d'artifice en amont de la fête. Seuls les feux d'artifice "verts" (censés être moins toxiques) étaient autorisés et seulement durant deux heures le soir de la fête.
Les responsables politiques avaient aussi appelé la population indienne à célébrer "un Diwali vert", en bannissant totalement ces pétards polluants qui, de plus, emplissent les rues de détonations et de déchets.

Les ventes de feux d'artifice ont certes baissé de 40%, indique NDTV. Et l'idée d'un Diwali moins pollué a largement été évoquée dans les médias, sur fond d'appel au civisme.

Mais les ventes illégales de "firecrackers" se sont poursuivies : le 7 novembre, la police avait déjà saisi 3,8 tonnes de marchandises et au lendemain de Diwali, 310 personnes avaient été arrêtées. 

Et cette année encore, ces feux ont fait joyeusement exploser les niveaux de particules toxiques. L'atmosphère de Delhi en comptait déjà un niveau élevé : 405 µg/m3 de PM 2,5 vers 20H00 le soir de Diwali. Mais ce niveau avait doublé le lendemain matin à 06H00, passant à 805 µg/m3, sous l'effet des feux d'artifice de la nuit, a constaté le Times of India. Il dépassait même 1.000µg/m3, un seuil très dangereux, dans certains quartiers de Delhi. D'autres villes ont bien sûr connu la même hausse, comme Patna (Bihar) ou Lucknow (UP).
Les villes indiennes ont des lendemains de fête difficiles.  



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(1) - Contraction de smoke, fumée, et fog, brouillard)

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