Le bio peut-il sauver les paysans indiens ?



 
 On le sait peu, mais l'Inde est depuis plusieurs années le premier pays au monde pour le nombre de fermiers bio : 835.000. Et leur nombre augmente rapidement chaque année. Tour d'horizon d'une agriculture qui a le vent en poupe et permet aux fermiers de sortir de la pauvreté.
 
De 2004 à 2010, les surfaces certifiées en bio ont été multipliées par... 29 en Inde. Une évolution ultra-rapide, qui repose sur plusieurs raisons.

La première est que les produits bio, dont les débouchés sont assurés, sont mieux rémunérés. Avec une demande croissante des classes moyennes urbaine, le marché du bio connait en effet une croissance de 25 à 30% par an en Inde.  Bénéficiant de meilleurs prix de vente, les fermiers convertis au bio voient ainsi leurs revenus augmenter, alors que dans tout le pays, la stagnation des revenus agricoles contribue depuis plusieurs décennies au maintien de la pauvreté rurale.

D'autant que contrairement aux idées reçues, le bio donne de bons rendements et peut même atteindre des rendements record: l'absence de produits chimiques aide en effet à régénérer les sols.

Une dynamique en faveur des semences locales


Parallèlement, ce retour au bio s'accompagne souvent d'une redécouverte des semences locales qui, bien adaptées aux différents climats locaux de l'Inde, produisent elles aussi des rendements meilleurs que ceux produits par les semences standardisées modernes.

Si bien qu'en vingt ans, une réelle dynamique citoyenne de défense de ces semences traditionnelle s'est constituée dans ce pays qui voit, plus largement, se multiplier les initiatives de la société civile en faveur de l'écologie (voir mon livre "Made in India"), .

On connaît ainsi les avancées réalisées par Navdanya, l'organisation de Vandana Shiva, dans la réappropriation des semences locales et la lutte contre les semences modernes et OGM, mais de très nombreux groupes moins connus, comme le Beej Bachao Andolan dans l'Uttarakhand, accomplissent eux aussi un travail important de restauration d'une agriculture autosuffisante et respectueuse de l'environnement.

Pour les paysans, retrouver la maîtrise de leurs semences est en effet vital. Celles-ci les émancipent de leur dépendance envers les multinationales semencières comme Monsanto-Bayer ou Syngenta (voir le documentaire Seeds of Freedom). Mais elles restaurent aussi l'autonomie alimentaire locale et rétablissent une biodiversité rurale aujourd'hui en danger.

Dans le Telangana, j'ai ainsi visité un district autrefois frappé par la malnutrition (car les semences modernes n'y produisaient plus rien), et redevenu une région  agricole prospère grâce aux réserves de semences locales (seed banks), reconstituées par les femmes.

Gérées de manière coopérative, ces semences donnent des cultures diversifiées, qui ont permis aux habitants de retrouver leur autosuffisance alimentaire et même d'exporter leurs produits bio vers les villes (voir mon livre "Un million de révolutions tranquilles").

Les effets pervers de la "Révolution verte"

En réalité, l'essor actuel du bio en Inde s'explique surtout par les effets secondaires de la mal nommée "Révolution verte".
Ce tournant vers l'agriculture industrielle, opéré à partir de 1965, a certes permis à l'Inde de conquérir son indépendance alimentaire. 
Mais l'important recours aux pesticides et aux engrais a été, pour les fermiers indiens, une source d'endettement considérable. Dans le Punjab par exemple, grenier à blé du pays, les fermiers ont dû multiplier par huit l'utilisation d'engrais en cinquante ans, pour continuer à produire sur des sols biologiquement épuisés par la chimie.
Si bien que leur endettement représente aujourd'hui en moyenne... 96% de leurs revenus annuels. 

Cette précarisation des revenus agricoles explique d'ailleurs qu'une jeune génération se détourne maintenant de ce secteur vital pour le pays. Pire, elle alimente, depuis 20 ans, un double phénomène: l'exode de 20 millions de paysans ruinés vers les villes et le suicide de 300.000 d'entre eux.

Aujourd'hui, de nombreux fermiers voient donc dans le bio - qui n'utilise intrant chimique - une solution pour se désendetter et améliorer leurs revenus. Et la réussite effective des fermes bio explique la progression actuelle des surfaces certifiées.

L'argument sanitaire n'est pas non plus étranger à l'évolution du bio. Car les paysans ont payé un lourd tribut à l'utilisation des intrants chimiques. Là encore, l'exemple du Punjab, épicentre de l'agriculture intensive, est édifiant: cet État connaît les taux de cancer les plus élevés du pays. Des études y ont montré la présence de 15 pesticides différents dans les échantillons de sang de fermiers et, plus largement, la contamination d'un quart des habitants de la "Cotton belt" (zone de culture du coton) du Punjab.

(Photo Times of India)
Enfin, ce modèle agricole est le principal responsable de la pénurie d'eau dans tout le nord-ouest de l'Inde.
En exigeant une irrigation massive, l'agriculture intensive accapare en effet 90% de l'eau consommée dans le pays.

Alors que l'agriculture bio, elle, a ce double avantage : elle ne présente aucun danger pour la santé des fermiers et, en régénérant les sols, elle demande moins d'irrigation.

Le Sikkim, État 100% bio


Pour le moment, le bio  ne représente encore qu'une fraction de l'agriculture, dans un pays qui compte 119 millions de fermiers (il est d'ailleurs négligeable au Punjab, là où la conversion au bio serait la plus pertinente).

Et la progression locale du bio, même rapide, ne remplace pas une politique nationale, qui pour le moment, reste majoritairement  favorable à l'agriculture intensive.
D'autant que les firmes semencières voient l'Inde comme un marché prometteur et poussent à expérimenter de nouvelles cultures OGM, qu'elles présentent comme le moyen de préserver l'indépendance alimentaire du pays.

Un argument qui, cependant, ne peut être opposé au bio :  car celui-ci a largement démontré sa capacité à nourrir des zones densément peuplées de plusieurs États indiens.

Tranquillement, le bio poursuit donc sa progression, avec le soutien des consommateurs et des écologistes.
Aujourd'hui, il représente déjà 100% de l'agriculture du Sikkim (nord-est) et 40% de celle du Kerala, au sud-ouest. 
 





 © Bénédicte Manier
(ce blog est personnel : ses textes et ses opinions n'engagent aucunement l'AFP, où l'auteure est journaliste)





















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