Comment l'Inde s'est réappropriée le block print


L'histoire du block print est déjà, au 17e siècle, une histoire de mondialisation, d'espionnage industriel et de délocalisation. Mais aussi d'une réappropriation par l'Inde d'un savoir-faire, d'un patrimoine culturel et d'un artisanat textile admirés, aujourd'hui encore, par les Occidentaux. 
  
Il faut laisser derrière soi les murailles roses de Jaipur, puis la majesté du fort d'Amber, pour accéder à une haveli calme, à Narad ka bagh. C'est là que depuis plus de vingt ans, Brigitte Singh rénove l'art du block printing, l'impression textile à la planche, en retrouvant des motifs issus de l'empire moghol. 
Arrivée de France en 1980 pour étudier l'art des miniatures, Brigitte a épousé un Indien de Jaipur. Et c'est son beau-père, grand collectionneur de miniatures et de tissus anciens, qui lui a ouvert la porte d'un nouvel univers. 
"J'ai découvert des trésors. En voyant des planches sculptées du 18e siècle, je me suis dit qu'il fallait de nouveau imprimer ces motifs et je les ai d'abord utilisés pour créer quelques foulards, pour mon plaisir", raconte-t-elle sous les colonnades de grès du patio, où une trentaine de femmes plient de mètres des tissus imprimés.
 
Un jour, son beau-père lui offre un fragment de tissu qui date du règne de Shah Jahan (1627-1658), l'empereur qui a érigé le Taj Mahal. Il est orné d'un pavot stylisé, que Brigitte recolore d'un rouge profond et imprime sur un khadi (coton filé et tissé à la main) écru. Depuis, la beauté tonique du pavot de Shah Jahan a fait le tour du monde.

 "L'Inde est le berceau du monde pour cette technique", rappelle Brigitte. Le block printing aurait été perfectionné au 12e siècle par la communauté des Chhipas, à Bagru (Rajasthan), avant de se répandre dans d'autres villes de cet État du nord-ouest (Sanganer, Pali, Barmer), ainsi qu'au Gujarat (Bhavnagar, Rajkot, Jamnagar, Porbandar), au Punjab et dans l'Andhra Pradesh.  
Durant des siècles, et "avec des moyens restreints" - de l'argile, du lait de bufflonne et des plantes comme l'indigo et la garance - les artisans impriment des motifs floraux "à la fois naïfs et sophistiqués, où tout est harmonieux, car proche de la nature", explique-t-elle.   
Au 16e siècle, ils maîtrisent à la perfection la sculpture des planches de bois et la fixation des couleurs issues de plantes. L'impression textile entre alors dans un âge d'or de trois siècles, "soutenue par le mécénat des empereurs moghols et des nobles du Rajasthan, qui font réaliser de précieux tissus imprimés et brodés", rappelle Brigitte.
 
La première mondialisation 
A partir du 17e siècle, l'histoire des cotonnades indiennes se confond avec celle de la première mondialisation, celle des comptoirs coloniaux.  

Ces toiles sont exportées, rappelle Claude Marcovits, par les Portugais puis par les premières multinationales (la Compagnie des Indes Orientales française, la East India Company britannique, la Vereenigde Oostindishe Compagnie néerlandaise), qui bâtissent des fortunes sur ce commerce. 

Gravure française du début du 19e siècle  
Les imprimés indiens sont alors au top de la mode en Europe, mais aussi en Chine et en Afrique du Sud, et leur valeur en fait une monnaie d'échange contre des épices.  
Très recherchés, les motifs débutent alors "un va-et-vient entre l'Europe et l'Inde, qui va durer trois cents ans" et va les réinterpréter et les enrichir sans cesse, explique Brigitte   

 En Inde, "sous les règnes de Jahangir et de Shah Jahan, apparaissent ainsi des motifs inspirés des planches botaniques européennes", tandis que des manufactures d'"indiennes" s'implantent en France (Alsace et Provence) et en Suisse. Elle produiront des toiles inspirées de motifs indiens jusqu'au 19e siècle.

L'Inde reste cependant le principal fournisseur de la bourgeoisie européenne, pour laquelle elle produit des imprimés spécialement destinés à l'exportation, déclinés sur de longs métrages de coton, mais aussi sur des pièces de commande très raffinées (châles, kimonos).

L'espionnage industriel anglais


La prédation coloniale va tout changer : les Britanniques s'approprient les motifs et le coton brut indiens et se mettent à fabriquer à leur tour des tissus similaires dans les usines textiles du Lancashire. Le "chintz" fleuri britannique n'est qu'une imitation du "chins" indien...
Rapidement, la mécanisation leur permet de produire à un coût inférieur à celui des artisans indiens et d'inonder le marché européen, américain et asiatique. Si bien qu'au 19e siècle, non seulement l'Inde n'exporte quasiment plus ses cotonnades, mais elle en achète... en Angleterre.  

Cette concurrence est vécue comme un pillage par le nationalisme indien émergent : l'un des premiers gestes de Gandhi sera d'adopter le rouet (charkha) pour dénoncer la ruine de l'artisanat villageois. Mais le pays se dote aussi d'usines textiles, afin de produire lui aussi des imprimés à l'échelle industrielle.  

Un patrimoine entré au musée 

Le savoir-faire des artisans a cependant survécu, notamment dans ses fiefs historiques du Rajasthan. Cet héritage est aujourd'hui reconnu par les expositions du musée Anokhi  d'Amber, mais aussi du Musée de l'Impression sur étoffes de Mulhouse et du Metropolitan Museum de New York. Il a aussi fait l'objet, en 2015, d'une grande exposition au Victoria and Albert Museum de Londres.     

Et, surtout, l'Inde s'est réappropriée avec fierté ce patrimoine culturel. En dépit des imitations européennes, les motifs floraux imprimés sont restés fortement liés à la culture indienne et recherchés par les touristes et les amoureux de l'Inde. 

Depuis les années 90, le succès international des vêtements et accessoires de Brigitte Singh a d'ailleurs contribué à nouvel essor des imprimés, aujourd'hui produits dans des centaines de petits ateliers en Inde, surtout situés au Rajasthan, qui est resté le fief de ce savoir-faire

Ces ateliers alimentent les grandes marques indiennes (Soma, Fabindia, Kilol ...) et les magasins de tissus de Jaipur et Sanganer, qui vendent en ligne dans le monde entier. Même si l'impression au cadre plat (screen printing), plus rapide et plus facile, remplace peu à peu les planches sculptées.
Les designers et grands couturiers indiens réinterprètent eux aussi ces imprimés pour leurs créations contemporaines. Enfin, ils sont un produit phare des marques de décoration Good Earth en Inde, Les Indiennes aux États-Unis et Camilla Costello au Royaume-Uni. 


  De son côté, Brigitte Singh, dont les motifs floraux -- pavot, cyprès, tulipes, rosier, Krishna berry  -- ont été abondamment copiés par certaines de ces marques, continue ses recherches. "Je fabrique des histoires à partir d'un détail, d'un bout de chiffon ancien. Parfois, je trouve un fragment de bordure et je reconstruis une fleur... Pour un créateur, l'Inde est un terrain fabuleux".   

Parmi toute la production indienne, la qualité de ses imprimés et de ses vêtements d'inspiration moghole est en tout cas unique : ce sont eux qui sont choisis pour décorer les anciens palais de maharajahs comme le Jal Mahal d'Amber ou le Lake Palace d'Udaipur.   


Sa dernière découverte vient d'un village du Gujarat: c'est un voile de coton "au fil si fin, qu'il ne peut être tissé qu'à l'aube ou au crépuscule, quand l'humidité de l'air lui permet de ne pas se casser". Une toile dont "la teinte va de l'ivoire au blanc-lait" et qui, au toucher, à la légèreté d'une aile de papillon.  




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(Photos V&A Museum, Brij Ballabh Udaiwal, Flickr/Pinterest et Bénédicte Manier )
Texte © Bénédicte Manier
(ce blog est personnel : ses textes et ses opinions n'engagent aucunement l'AFP, où l'auteure travaille)


 






 

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